Bavures policières ou mauvaise foi des médias ?

10 avril 2019 Off By Romain
Bavures policières ou mauvaise foi des médias ?

Article de KSF paru sur Le Point et publié le 9 Avril 2019.


Une bavure policière est une erreur regrettable ou une faute lourde commise lors d’une intervention. Il en existe. Dans notre métier, les erreurs se payent comptant, dans un sens ou dans l’autre. C’est regrettable, mais la nature humaine est ainsi truffée d’imperfections auxquelles nous n’échappons pas.

La notion d’erreur ou de faute lourde nous est cependant attribuée beaucoup trop abusivement ces dernières années. Il n’y a d’ailleurs pas une seule journée sans que l’on essaye de nous en coller une. Nombreux sont ceux qui réclamaient, la semaine dernière, #JusticePourAnge, en référence au jeune homme décédé deux jours après un contrôle de police lors duquel il a ingéré une grosse dose de cocaïne. Cette chronique a pour but d’aider chacun à faire le tri dans la liste des forfaits qui nous sont reprochés.

Je vais m’appuyer pour cela sur deux tragédies, ô combien, destructrices pour notre corporation, l’affaire Adama et l’affaire Théo.

Course-poursuite

En ce qui concerne l’affaire Adama Traoré de juillet 2016, il me paraît bon de commencer par en évoquer le contexte. Contrairement à ce qu’on a pu lire partout à l’époque, Adama et son frère « Bagui », reconnus comme des caïds de la cité de Beaumont-sur-Oise, redoutaient un contrôle de gendarmerie en raison de leurs antécédents. Le jour des faits, « Bagui » était recherché dans le cadre d’une affaire d’extorsion de fonds avec violence. Il s’est, lui, soumis à ce contrôle, sans subir de violences. Adama a décidé, en son âme et conscience, de prendre la fuite. Parmi les deux gendarmes lancés à sa poursuite, l’un d’entre eux a réussi à maintenir Adama une première fois, mais ce dernier a profité de l’isolement de notre collègue et de l’aide d’un ami pour fuir de nouveau. C’est au prix d’une débauche d’énergie, difficile à se représenter pour les non-initiés, que les gendarmes sont ensuite finalement parvenus à interpeller Adama, caché sous un drap dans un appartement.

Nul doute qu’après ce périple de plusieurs minutes, l’interpellation et le menottage ont été effectués par des protagonistes à bout de souffle. Adama a ensuite été victime d’un malaise provoquant sa mort à la gendarmerie de Persan, dans le Val-d’Oise. D’après plusieurs expertises médicales concordantes, il présentait des anomalies génétiques inconciliables avec ce type d’effort extrême. Voilà les faits.

Hier comme aujourd’hui, personne ne s’est réjoui de ce drame, et certainement pas les gendarmes présents ce jour-là, qui vivent un cauchemar depuis. Adama ne méritait en aucun cas de mourir. Néanmoins, son décès n’est que le fruit d’un enchaînement malheureux dont la genèse comme l’élément déclencheur ne sont pas du fait des forces de l’ordre. Il est compréhensible que cela ne soit pas audible par ses proches. Toutefois, en dehors de ce cercle, il est inadmissible que certaines célébrités, notamment, se soient permis d’appeler à notre crucifixion sur la place publique. Surtout qu’elles ne pouvaient pas ignorer qu’une partie de leur auditoire n’avait pas besoin de tant d’encouragements pour relever ce genre de défi.

L’erreur des médias provient souvent du fait que ces événements sont réduits à un match entre deux ennemis.

Le jeudi 2 février 2017 à 16 h 53, dans le quartier de la Rose-des-Vents à Aulnay-sous-Bois en Seine-Saint-Denis, le gentil Théodore Luhaka s’est fait frapper sans raison et violer par quatre méchants policiers. Voilà le récit de l’intervention de mes collègues tel qu’il a été matraqué dans les médias.

Confronté aux images de vidéosurveillance un mois plus tard, l’intéressé avait contredit sans trop sourciller ses premières déclarations. Lors de sa première audition, Théodore avait déclaré que les policiers lui avaient volontairement baissé son pantalon, écarté le caleçon et enfoncé une matraque dans les fesses. Ensuite, lors de sa deuxième audition, Théo reconnaîtra, confronté aux images, que, le jour des faits, il portait un pantalon trop grand pour se donner du style. Celui-ci a glissé de ses hanches lors de ses gesticulations avec les policiers. Un début de vérité, mais pas la fin des mensonges malheureusement. Ces contradictions n’avaient du reste pas changé le sort de mes collègues que notre institution avait laissé tomber dès les premiers esclandres médiatiques. Parmi les commentateurs habituels, très peu avaient relevé cette information bizarrement, ni même sa virulente opposition initiale aux injonctions policières.

L’erreur des médias, dans le traitement de ces événements, provient souvent du fait qu’ils sont réduits à un match entre deux ennemis. Comme si les médias demandaient à des supporteurs s’il y a penalty ou pas contre leur équipe. Or, la police comme la gendarmerie ne sont ni le PSG ni l’OM. Si les voyous et, par extension, leur équipe nous considèrent comme des adversaires, c’est qu’à la base nous sommes là pour sanctionner les fautes. Les gens ont tendance à oublier que nous intervenons, parfois, sur des terrains très hostiles à la présence d’arbitres.

Mauvaise foi

Le pourquoi de mon combat se situe exactement à cet endroit. Avec quelques-uns de mes collègues, nous tenons à rétablir la balance entre le vrai et le faux. Jusqu’alors, nous consacrons, de fait, largement trop de temps à contredire les mensonges pour que la vérité l’emporte. J’espère qu’un jour nos témoignages nous rendront le respect dont nous avons été spoliés. Il est temps de brider cette manie qui consiste à nous désigner comme les méchants de toutes histoires.

Nous sommes tous, à un moment ou un autre de notre vie, victimes de mauvaise foi. Cela devrait nous faire réfléchir sur les instants où nous l’incarnons. Pour ma part, je n’en suis pas fier, mais j’avais eu beaucoup de mal, par exemple, à reconnaître la culpabilité de Bertrand Cantat, que j’admirais tant pour sa musique. Toute la mauvaise foi dont sont victimes policiers et gendarmes ne devrait pas avoir un tel pouvoir néfaste.


Article complet sur Le Point disponible ici .

En complément:

  • Lire l’article de Aziz Zemouri sur Le Point au sujet de l’affaire Theo L. . Article disponible ici .