Boeing 737 Max, une crise aux conséquences mondiales

18 mars 2019 Off By Romain
Boeing 737 Max, une crise aux conséquences mondiales

Article de Thierry Vigoureux paru sur Le Point et publié le 17 Mars 2019.


Les retombées de l’immobilisation des Boeing 737 Max sont considérables. Elles concernent l’industrie, les finances, les compagnies aériennes et les passagers.

Au Bourget, dans les laboratoires du Bureau d’enquêtes et d’analyses pour la sécurité de l’aviation civile, se poursuivent les opérations sur les enregistreurs de vol du Boeing 737 MAX apportés par les enquêteurs de l’aviation civile éthiopienne, après le crash de l’avion d’Ethiopian. Hier, les données contenues dans le CVR, l’enregistreur vocal, ont été extraites et vérifiées puis remises aux Éthiopiens en présence des experts de l’EASA, du NTSB, de la FAA et de Boeing. Les techniciens du BEA ne les ont pas lues, ni recopiées, car l’analyse des boîtes noires n’interviendra que lors d’une deuxième phase pour laquelle les experts français n’ont pas (encore) reçu délégation.

Ce dimanche matin, l’ouverture et la récupération des données du FDR, l’enregistreur de paramètres, vont se terminer. L’opération est plus longue que pour le CVR, car le FDR était beaucoup plus endommagé. Là aussi, les données téléchargées seront remises aux autorités éthiopiennes qui vont statuer sur la suite à donner, à savoir analyses du contenu des enregistreurs par le BEA ou par un autre laboratoire. À l’issue de cette deuxième phase, les dialogues entre les pilotes et le comportement de l’avion seront alors connus. La trajectoire observée par le radar d’Addis Abeba après le décollage puis celle vue par une constellation de satellites, ainsi qu’un vérin de commande de vol retrouvé au sol, offraient déjà assez de similitudes avec le crash de Lion Air pour prononcer l’interdiction de vol des Boeing 737 Max dans le monde. Une semaine de crise gérée laborieusement par Boeing.

Pertes en milliards de dollars

C’est en milliards de dollars que vont se mesurer l’impact sur les comptes de Boeing des reports de livraisons, des frais d’immobilisation et de modifications des appareils et les indemnités à verser aux compagnies. À Wall Street, l’avionneur a déjà perdu près de 25 milliards de dollars de capitalisation. Les impacts industriels interviennent à plusieurs niveaux.

Si les livraisons sont suspendues, Boeing continue la production des B737 Max, ce qui est une bonne nouvelle pour l’ensemble de l’industrie aéronautique mondiale associée au programme comme sous-traitants. Ainsi la moitié des moteurs CFM-Leap vient de Safran motors (ex-SNECMA) en France. Mais de nombreuses pièces sont fournies par une cinquantaine d’autres entreprises françaises. Boeing continuera donc à être livré, mais devra honorer les factures correspondantes sans toucher le produit des ventes, en sachant qu’un Boeing 737 MAX s’affiche à 121 millions de dollars au tarif catalogue.

Mais de gros soucis logistiques vont vite apparaître faute d’espace au sol pour stocker les B737 MAX dans la région de Seattle. C’est un problème que connait bien Airbus quand des centaines d’A320neo ont envahi les parkings de Toulouse et Hambourg, faute de moteurs Pratt & Whitney disponibles. Les B737 Max sont assemblés à Renton, un site au sud-est de Seattle. À l’issue du dernier vol d’essai, l’avion neuf atterrit à Boeing Field au sud de ville de la métropole. C’est là, au « delivery center », que les clients réceptionnent leurs avions. Mais, à Renton comme à Boeing Field, les parkings seront vite saturés au rythme de 52 avions assemblés par mois (57 à partir de juin), sans compter ceux qui, en cours de livraison, sont cloués au sol. Dans la trésorerie, chaque mois, il manquera près de 7 milliards de dollars.

Pas d’avion de remplacement

Environ 370 Boeing 737 Max ont déjà été livrés. Les compagnies aériennes continuent à payer les loyers s’ils les ont acquis en leasing, ou les frais bancaires. Il faut compter en moyenne 150 000 dollars par mois, un montant que les compagnies aériennes vont demander à Boeing d’assumer. Norwegian a été la première à réagir, avec 17 appareils en service. Cela ne devrait pas améliorer la situation financière du géant américain. Outre les coûts de possession, les transporteurs ne vont pas manquer d’évoquer les pertes d’exploitation. Dans le marché aérien, on considère que deux commandes sur trois permettent de développer des lignes ou des fréquences. Le dernier tiers concerne le renouvellement de la flotte par des avions plus performants. Dans ce cas, Boeing sera sollicité pour assurer la différence. Facteur supplémentaire, le marché offre très peu d’avions de location et sortir ceux qui sont stockés prend du temps.

Selon Boeing, l’immobilisation sera courte, de l’ordre de quelques semaines, et les B737 Max seront remis en service en avril. Plusieurs experts sont sceptiques compte tenu des contraintes de la certification et de la mise à niveau des 370 appareils dispersés dans le monde.

Perte de confiance

Vont s’ajouter les actions en justice de familles de victimes. Plus difficiles à chiffrer sont les conséquences de la perte de confiance dans la marque. Les passagers s’interrogent désormais sur les avions dans lesquels ils embarquent, ce qui pourrait étendre leur défiance vis-à-vis du 737 MAX aux autres appareils de Boeing comme le B787 Dreamliner ou le B777, dont une nouvelle génération devait être présentée la semaine dernière. La stratégie de communication choisie au prochain Salon du Bourget en juin sera instructive.

Déjà des transporteurs annoncent qu’ils ne pourront, au service d’été qui démarre fin mars, ouvrir de nouvelles destinations ou ajouter des fréquences. La défaillance du 737 va concerner souvent des vols vacances. En effet, cet appareil est d’autant plus performant que le vol est long. C’est pourquoi, aux États-Unis, il assure en priorité des vols côte ouest-côte est ou nord-sud. Un B737 MAX d’Air Canada a ainsi été immobilisé aux Antilles. En Europe, il peut relier les pays scandinaves aux îles Canaries ou la Grande-Bretagne à la mer Morte.

Si une compagnie aérienne annule un vol prévu en Boeing 737 MAX, le passager peut-il demander les indemnisations prévues par la règlementation européenne ? « Non, nous répond un avocat spécialiste du transport aérien. C’est un cas de force majeure, le « fait du prince » indépendant de la compagnie aérienne ». Le passager sera seulement remboursé de son billet ou changé de vol. En France, le problème ne se posera guère, aucune compagnie sous pavillon français n’exploitant l’appareil défaillant.

Ryanair sera le plus gros exploitant de 737 MAX si l’on considère le nombre d’exemplaires de 737 Max en commande. Le premier doit arriver le mois prochain suivi de quatre autres. La low cost irlandaise ne répond pas quand on lui demande si elle va différer ou annuler ces livraisons. Néanmoins, elle annonce l’ouverture de 22 lignes pour l’hiver prochain au départ de Marseille, Bordeaux et Toulouse.


Article complet sur Le Point disponible ici .