L’Algérie au bord de la cessation de paiements

7 octobre 2019 Off By Romain
L’Algérie au bord de la cessation de paiements

Article de Adlène Meddi sur Le Point paru le 17 Septembre 2019.


Les indicateurs n’ont rien de rassurant. En l’espace de cinq ans, le prix du baril de Brent s’est déprécié de 46 %. Selon une récente étude du think tank Carnegie Middle East Center, l’Algérie, qui se dirige vers une « crise économique imminente », a besoin d’un baril à 116 dollars pour équilibrer son budget. Or, le cours du brut peine à se maintenir au-dessus des 60 dollars. Les dépenses publiques ont explosé à plus de 70 milliards de dollars, en augmentation de 12 %. Les mesures pour juguler les importations n’ont pas fonctionné : la facture tourne toujours autour de 45 milliards de dollars de marchandises et 11 milliards de dollars de services. L’inflation continue sa progression : de 4,3 % en 2018, elle passerait à 5,6 % en 2019.

Vers une discussion avec le FMI  ?

Les effets du recours à la planche à billets ne se sont pas encore fait sentir, car seule la moitié des 50 milliards de dollars imprimés a été injectée dans l’économie. Mais la moitié restante pourrait rapidement être absorbée pour éponger le déficit budgétaire en 2020 et 2021. « Le problème, c’est que la planche à billets est une drogue et qu’on ne voit pas très bien comment on va s’en sortir », explique au Point Afrique Hassan Haddouche, journaliste économique. « Cet argent sert aussi à financer le déficit de la caisse des retraites, les prêts subventionnés pour l’essence ou l’électricité, sans qu’en contrepartie, aucune mesure ne soit prise pour limiter les dépenses ! » Enfin, les réserves de change, elles, continuent à fondre : de 200 milliards en 2014, elles devraient finir 2019 autour de 60 milliards et disparaître complètement à l’horizon 2021, mettant l’Algérie en cessation de paiements. « Puisque personne ne veut prendre les mesures douloureuses qui s’imposent, en 2022, on devra aller discuter avec le FMI », résume Hassan Haddouche.

Un avis que partage Samir Bellal, professeur d’économie à l’université de Tizi-Ouzou (Kabylie) et auteur du livre La Crise du régime rentier – Essai sur une Algérie qui stagne. « Si la conjoncture pétrolière reste la même et si rien n’est fait en matière d’ajustement, le recours à l’endettement extérieur est inévitable. Le pire, c’est qu’on y aura recours pour éviter les ajustements internes, c’est-à-dire les mesures impopulaires. Et ce sera fait sous la contrainte. » En d’autres termes, une fois que l’Algérie aura épuisé ses réserveset emprunté tout ce qu’il est possible d’emprunter, elle reviendra inévitablement à l’ajustement structurel tel qu’elle l’a connu dans les années 1990. « Ce scénario nous guette à une échéance de trois ou quatre ans », affirme-t-il au Point Afrique.

Un cadre du ministère des Finances nuance : « La loi de finances, avec la suppression de la règle du 49/51 (obligeant les investisseurs étrangers à avoir un partenaire majoritaire algérien) ou l’autorisation au recours au financement extérieur pour les projets économiques structurels sont tout de même des signes d’une volonté politique ». Hassan Haddouche en doute. « Le recours aux financements extérieurs ne va pas se faire en claquant des doigts. C’est une mesure qui a été interdite pendant quinze ans. Il va falloir renouer les liens avec les institutions financières internationales, identifier les programmes, etc. Ça va prendre quelques années. »

La nécessité d’une « transformation de l’économie nationale »

Lors d’un débat organisé mercredi par le Forum des chefs d’entreprise – le syndicat patronal ayant soutenu les derniers mandats d’Abdelaziz Bouteflika, dont les principales figures sont aujourd’hui en prison dans le cadre d’affaires de corruption – l’économiste Mohamed Cherif Belmihoub a souligné la nécessité d’une « transformation des structures de l’économie nationale » et d’une « nouvelle gouvernance qui tranchera sur les questions de stratégiques économiques, d’allocations de ressources, de politiques publiques… ». Sauf que personne aujourd’hui ne veut prendre les mesures impopulaires qui feraient sortir les Algériens plus nombreux dans la rue. Dans la loi de finances toujours, les dépenses budgétaires sociales resteraient inchangées. Et l’enveloppe consacrée aux transferts sociaux pèse pour… 21 % dans le budget de l’État.

« On se focalise sur les déséquilibres budgétaires, mais il y en a d’autres qui sont plus graves et plus dangereux : ceux du système de retraite, des entreprises publiques déficitaires, de la balance des paiements – qui va nous obliger, à terme, à dévaluer le dinar… », s’inquiète Samir Bellal, pour quil’élection d’un président légitime aux yeux des Algériens n’est même pas une garantie de changement de cap. « Je regarde ce qui se passe chez nos voisins. En Tunisie, saluée pour son expérience démocratique, les déficits de la fonction publique ont été aggravés de manière considérable pour des raisons politiciennes, pendant qu’en Égypte, le pouvoir autoritaire, qui a eu le courage de réduire les subventions et de dévaluer la monnaie nationale, est en train de redresser l’économie. On peut même craindre que, dans le cadre d’une compétition politique pluraliste, l’économie soit utilisée comme une ressource, pour accorder des subventions, des augmentations de salaire ou des réductions d’impôts. »


Article complet paru sur Le Point disponible ici.