L’Union européenne, ce projet qui voulait éradiquer la notion d’identité

15 octobre 2019 Off By Romain
L’Union européenne, ce projet qui voulait éradiquer la notion d’identité
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Article par Ghislain Benhessa paru sur Valeurs Actuelles le 12 Octobre 2019.


La création d’un portefeuille dédié à la “protection de notre mode de vie européen” n’inversera pas la tendance profonde du projet européen fondé sur une doctrine du déracinement, rappelle l’avocat Ghislain Benhessa, qui enseigne le droit à l’université de Strasbourg.

L’invraisemblable s’est produit : l’Europe a parlé d’identité. Il a suffi qu’Ursula von der Leyen, nouvelle présidente de la Commission européenne, dévoile la création d’un poste dévolu à la “protection de notre mode de vie européen” pour que les esprits s’échauffent.

Il n’en fallait évidemment pas plus pour que Raphaël Glucksmann entonne le bon vieux refrain des “heures sombres de l’histoire”, s’époumonant contre la supposée « résurrection bruxelloise du sinistre ministre de l’Immigration et de l’Identité nationale ». Des caciques de la gauche, Martine Aubry en tête, l’ont immédiatement rejoint, persuadés qu’une telle inflexion dans le vocable européen n’était rien d’autre que le premier pas vers une politique nauséabonde de discrimination et d’exclusion. D’autres, au contraire, y décèlent le signe d’une Europe enfin désireuse de répondre à l’impérieux besoin d’enracinement des peuples (Aymeric de Lamotte, « “Protéger le mode de vie européen”, un premier pas vers l’Europe enracinée ? » , 17 septembre 2019, Lefigaro.fr).

Aux racines du projet européen, une doctrine du déracinement pour expurger les identités nationales

Il faut toutefois raison garder. Les termes de l’ancienne ministre de la Défense d’Angela Merkel, de même que la création d’un tel office ne sauraient à eux seuls inverser une tendance inscrite au plus profond du projet européen. Car le code génétique de l’Union européenne puise en vérité sa source dans une doctrine du déracinement : le patriotisme constitutionnel de Jürgen Habermas.

À l’origine, le patriotisme constitutionnel n’est pourtant que la réflexion d’un philosophe désireux de réfléchir au devenir spécifique de l’identité allemande en proie à ses démons nazis. Habermas caressait le rêve d’une “autoréflexion” collective du peuple allemand susceptible d’accoucher d’une identité expurgée de son “lourd passé criminel” ( « Que signifie aujourd’hui le “travail de mémoire” ? Remarques sur un “passé dédoublé” » , dans De l’usage public des idées, écrits politiques, 1990-2000 , Jürgen Habermas, Fayard, 2005).

Un véritable travail de mémoire qui devait permettre de séparer le bon grain de l’ivraie, soit de ne conserver que “ce qu’il y a dans la nation allemande d’universaliste, de libéral”. Dès lors, afin d’éviter toute résurgence du totalitarisme, une seule solution : rompre avec les identités historiques, fondées sur le sentiment d’appartenance à la source des conflits du XXe siècle, et leur substituer une identité adossée à la raison et aux principes universels.

[Les récents propos de la présidente de la Commission] ne sauraient masquer une donnée fondamentale : l’Union n’a pas perdu ses racines, elle n’en a tout simplement jamais voulu.

En somme, en lieu et place des peuples et des nations, une solidarité abstraite fondée sur l’adhésion aux principes démocratiques. En un mot, s’arracher du joug mortifère des particularismes historiques pour asseoir le règne tranquille et pacifié du droit. Avec un tel programme, c’est tout naturellement que Habermas est devenu le penseur quasi officiel du projet européen. L’Union y puisait sa raison d’être, persuadée d’incarner le nouvel eldorado démocratique, précisément dénué des longues et noueuses racines des États-nations.

C’est pourquoi les récents propos de la présidente de la Commission doivent être relativisés. S’ils traduisent une forme de lucidité à l’égard des inquiétudes actuelles, ils ne sauraient masquer une donnée fondamentale : l’Union n’a pas perdu ses racines, elle n’en a tout simplement jamais voulu. Preuve en est l’interminable débat sur ses origines chrétiennes. Il y a fort à parier qu’il faudra plus qu’un portefeuille de commissaire dédié à la “protection du mode de vie européen” pour modifier l’essence même du rêve européen.


Article complet sur Valeurs Actuelles disponible ici .

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