Mais pourquoi privatiser ADP ?

9 mars 2019 Off By Romain
Mais pourquoi privatiser ADP ?

Article par Thierry Vigoureux paru sur le site Le Point et publié le 8 Mars 2019.


Groupe ADP : la privatisation en 7 questions

La loi Pacte, qui revient la semaine prochaine à l’Assemblée nationale, prévoit la privatisation d’Aéroports de Paris. Une opération rejetée par le Sénat.

La privatisation d'ADP aura-t-elle lieu ?
La privatisation d’ADP aura-t-elle lieu ?© ERIC PIERMONT / AFP

Mercredi 6 mars, la commission spéciale de l’Assemblée nationale sur la loi Pacte a donné un nouveau feu vert à la privatisation d’Aéroports de Paris (groupe ADP) avant l’examen du texte en nouvelle lecture dans l’hémicycle. En première lecture, début octobre, l’Assemblée nationale avait déjà autorisé la privatisation du groupe aéroportuaire, au grand dam de l’opposition. Mais le Sénat s’y est opposé début février au terme d’un débat houleux en invoquant des arguments économiques autant que des questions de souveraineté ou de sécurité. Le texte, dont la commission spéciale a rétabli mercredi dernier les principales dispositions tout en conservant certaines garanties apportées par le Sénat, sera examiné en nouvelle lecture à partir du 13 mars dans l’hémicycle.

  • Quels arguments apportent les opposants à la privatisation ?

Comme en première lecture, les opposants de droite et de gauche en commission spéciale de l’Assemblée nationale ont dénoncé « un mauvais projet », une « faute stratégique », « une aberration économique », voire « un abandon de souveraineté nationale », les aéroports représentant certaines des frontières du pays. « On va céder les bijoux de famille », a lancé Arnaud Viala (LR). « Pourquoi tuer la poule aux œufs d’or ? », a approuvé le communiste Sébastien Jumel, en référence à la rentabilité actuelle de l’entreprise. Paris Aéroport est, en effet, un excellent percepteur. Comme la majorité des compagnies aériennes françaises sont déficitaires, donc non imposables, l’État peut se rattraper au travers de taxes (perçues directement) et de redevances (via les impôts payés par Paris Aéroport) que ne génèrent pas d’autres activités industrielles de transport. Et il ne faut pas oublier qu’on trouve en bout de chaîne le passager, qui retrouve, même si ce n’est pas toujours clair, le montant des taxes et redevances dans le prix de son billet.

« Vous jouez les apprentis sorciers », a dénoncé le socialiste Boris Vallaud, évoquant « un énorme gâchis ». « On s’apprête peut-être à faire un cadeau à des copains. Si c’est Vinci (acteur mondial des métiers des concessions et de la construction) qui bénéficie d’ADP, ce sera un scandale d’État », a affirmé l’Insoumis François Ruffin, qui a par ailleurs provoqué un incident de séance en commission.

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  • Comment sera utilisé le produit financier de la privatisation ?

Le produit des cessions d’actifs d’ADP doit notamment servir à financer des projets innovants dans les nouvelles technologies. « Ce qui est stratégique pour nous, c’est de financer les entreprises du XXIe siècle, l’intelligence artificielle, le stockage des données… pas celle du XXe siècle », a lancé le ministre de l’Économie. « Nous ne vendons pas les bijoux de famille, nous finançons les futurs joyaux de la couronne », a assuré Bruno Le Maire qui se défend d’affecter le produit de la vente au budget général.

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  • Quels rôles veulent jouer les départements d’Île-de-France en entrant au capital ?

Sept départements d’Île-de-France sont candidats à entrer au capital du groupe ADP, à hauteur de 29,9 % (environ six milliards d’euros) épaulés par la société française d’investissements Ardian. Des collectivités locales, mais aussi des riverains et des syndicats, veulent que la France reste actionnaire de la société à hauteur de 10,01 %. En rachetant 29,9 %, le seuil juste inférieur au déclenchement d’une offre publique d’achat (OPA) sur les 50,5 % que possède l’État. L’objet des départements serait de peser sur les décisions en interne et détenir une minorité de blocage.

  • Pourquoi les compagnies aériennes émettent-elles des réserves devant la privatisation du groupe ADP ?

La CSTA, Chambre syndicale du transport aérien, qui représente 95 % du transport aérien français, n’est pas contre la privatisation du Groupe ADP à condition que les pouvoirs de l’Autorité de supervision indépendante de régulation économique des aéroports soient renforcés. Élargir le champ de compétences de l’ASI doit permettre de vrais arbitrages de régulation dans de nouveaux domaines. Évaluer la transparence des modèles économiques, la pertinence des programmes d’investissement (montants, périmètres et calendrier de ces derniers) et les processus de qualité de service. S’assurer enfin que la fixation des tarifs correspond à une évaluation précise des coûts des services mis à disposition.

  • Qu’en pense Iata, l’association internationale des transporteurs aériens ?

Formellement, Iata ne dit pas non au projet. « La privatisation d’Aéroports de Paris est une démarche importante qui ne peut être prise à la légère par le gouvernement français. La privatisation doit viser à améliorer le parcours et l’expérience du passager ainsi que l’efficacité des compagnies aériennes, et non pas de récolter un maximum de recettes  », avertit dans un communiqué l’organisation mondiale présidée par Alexandre de Juniac, ancien PDG d’Air France-KLM. Et Iata élargit le débat, « plutôt que d’augmenter les recettes à court terme, l’objectif et la responsabilité devraient être de trouver les meilleures solutions afin d’améliorer l’efficacité des aéroports et la connectivité aérienne, ainsi que de générer davantage de bénéfices économiques pour la France ».

Elle déplore notamment qu’il soit prévu de maintenir le système controversé de la « double caisse » alors que la « caisse unique » a été préconisée par les compagnies aériennes et les experts du secteur aérien lors des Assises nationales du transport aérien.

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  • Quel est le principe de la double caisse ?

Le système de double caisse de Paris Aéroport, pratiqué aussi à Nice, est inscrit dans le projet de loi Pacte sur la privatisation. Il donne la possibilité aux aéroports de séparer les revenus des services aéronautiques (peu rentables) de ceux des commerces et de l’immobilier de l’installation (parkings, commerce, immeubles…). Avec la caisse unique, l’assiette est plus large, car les revenus tirés de ces activités commerciales sont pris en compte lors du calcul des redevances aéronautiques qui sont alors modérées d’autant. Symbole à leurs yeux de la cherté des redevances aéroportuaires, les transporteurs demandaient un retour à une caisse unique, soulignant que les revenus des commerces et parkings sont générés par les achats de leurs passagers.

  • Pourquoi la Cour des comptes critique-t-elle la privatisation de l’aéroport de Toulouse ?

Dans un rapport publié en novembre dernier, la Cour des comptes dresse un bilan peu flatteur de la privatisation partielle de l’aéroport de Toulouse intervenu en 2015. Elle souligne les faiblesses du cahier des charges. Manque d’expérience des candidats au rachat, incompréhensions linguistiques, confusion créée par le pacte d’actionnaires, la CC qualifie cette privatisation d’échec. Paradoxalement, l’aéroport tourne bien. Le trafic a fortement progressé de 7,47 millions de passagers en 2014 à 9,21 millions en 2017 (soit une augmentation de 23,3 % contre 15,9 % pour l’ensemble des aéroports de province). L’actionnaire chinois veut maintenant vendre 500 millions d’euros les actions achetées 308 millions fin 2014.


Article complet sur Le Point disponible ici


En complément:

  • lire l’article sur Mediapart par Paul Cassia du 8 Janvier 2019 disponible en entier ici .
  • Lire l’article (disponible également en podcast) sur France Culture et disponible ici .
  • lire l’article sur la page FaceBook de Critique de la Raison Européenne disponible ici .
  • lire l’article “Les enjeux de la privatisation d’Aéroports de Paris en 6 questions” sur Le Monde paru le 13 Mars 2019 disponible ici
  • Lire l’article écrit par Marc Vignaud “Privatisation d’ADP: “Les risques l’emportent sur les avantages”” sur Le Point et paru le 12 Avril 2019. Article complet disponible ici .